ADEPA Infos (AI) : Docteur Innocent BUTARE, pouvezvous vous presenter brièvement à nos lecteurs ?
Dr. Innocent BUTARE (IB) : Je suis né dans un village rural africain. J’ai côtoyé la pauvreté depuis mon enfance. Grâce aux efforts de ma mère et de l’Etat, j’ai eu la chance de faire des études dans de bonnes institutions d’enseignement en Afrique et en Europe. Ingénieur agronome et docteur en sciences, j’ai été chercheur dans le domaine de l’agriculture, enseignant à l’ Université , directeur d’une entreprise publique chargée de la sécurité alimentaire, conseiller en développement rural pour la coopération canadienne , consultant pour des organisations internationales. Depuis bientôt 15 ans je suis responsable de l’administration des programmes de recherche au Centre de recherche pour le développement international (CRDI, Canada) dans les domaines de l’agriculture et de la gestion des ressources naturelles, de l’innovation et la valorisation des résultats de la recherche.
AI : Le développement de l’Afrique subsaharienne est votre combat de tous les jours, vous y avez consacré toute votre carrière. Malgré quelques avancées timides dans certains pays, le constat est que le développement tarde à « se manifester » notamment pour les masses rurales et les pêcheurs artisans ? Pourquoi, à votre avis ?
IB : C’est vrai qu’on peut constater des cas de progrès remarquables même si le tableau d’ensemble est plutôt peu attrayant. A titre d’exemple, des avancées significatives ont été réalisées dans les domaines de l’éducation et de la santé. La scolarisation a beaucoup progressé ces 50 dernières années. Les grandes épidémies qui dévastaient l’Afrique ont été éradiquées. La variole, le ver de Guinée, le pian sont inconnus des jeunes d’aujourd’hui. Les secteurs de l’artisanat, de la culture, des infrastructures de communication et de télécommunications se sont également bien développés. C’est vrai qu’il y a des domaines dans lesquels les progrès sont lents comme l’agriculture et la pêche artisanale. Pourquoi ? Parce que, contrairement à leurs discours, les gouvernements et les élites dirigeantes n’ont pas placé le développement rural et la pêche artisanale au centre des politiques de développement. Dans beaucoup de pays, la part du budget consacrée à ce secteur ne représente qu’environ 3%, ce qui est insignifiant. Les engagements pris à Maputo (Mozambique) d’accroître ce taux à 10 % tardent à se concrétiser. Ce secteur qui fait vivre plus de 80% de la population africaine, a été également négligé par les bailleurs de fonds. Selon le FIDA, les apports financiers internationaux destinés au développement agricole ont reculé de près de 40% entre 1988 et 1998. De plus, certaines politiques préconisées par ces derniers se sont révélées désastreuses. Rappelons par exemple la suppression des subventions aux intrants agricoles aux agriculteurs alors que les pays développés, les USA et l’UE en tête, inondaient les leurs de subventions diverses. Rappelons la liquidation des stocks alimentaires de réserve qui avaient été mis en place pour servir en cas de déficit alimentaire ; ou le faible appui accordé à la recherche et à l’innovation, l’éducation agricole, à la transformation des produits agricoles et de la pêche pour leur donner de la valeur ajoutée. La part du budget consacrée à ce sous‐secteur est insignifiante, à peine 0,2% du PIB. Il faudrait des efforts importants et à long terme, en lieu et place d’interventions
mineures, sporadiques et dispersées. Elles sont insuffisantes pour faire face aux nouveaux défis comme les changements climatiques et la mondialisation. Est‐il possible d’accroître la productivité et les revenus du monde rural quand l’agriculture et la pêche artisanale sont les seuls métiers exercés par la frange de la population la moins scolarisée et la plus exposée aux maladies ? Comment lutter contre la pauvreté rurale quand les ruraux sont accablés par des impôts et des taxes de toute sorte ?
AI : D’aucuns prétendent que l’Afrique est un continent d’avenir au regard de sa croissance économique dépassant les 5% par an. Pourquoi, avec cette croissance, le monde rural africain est de plus en plus paupérisé ?
IB : Parce que cette croissance provient souvent de l’exportation des ressources minérales brutes, du tourisme, du développement des télécommunications et des services (banques assurances, transports…), du commerce informel, des aides bilatérales et multilatérales qui ne sont pas directement liés à l’amélioration de la productivité de l’agriculture et l’accroissement des revenus des agriculteurs et des pêcheurs. Parce que les fruits de cette croissance ne sont pas équitablement partagés et qu’une part importante est employée au fonctionnement de bureaucraties inefficientes et sujettes à la corruption, à des dépenses militaires ou de prestige, à l’entretien des systèmes sécuritaires répressifs, etc.
AI : Vous venez de participer à une rencontre de réflexion pour la mise en place en Afrique de l’Ouest d’une plateforme de travail de l’Université Internationale Terre Citoyenne (UiTC). Quelle appréciation faitesvous de cette initiative ?
IB : C’est une très bonne initiative. La lutte contre la pauvreté rurale exige des efforts pour accroître les compétences techniques des agriculteurs, des éleveurs, des pêcheurs et autres ruraux. Mais ceci ne suffira pas. Il faut également accroitre leurs capacités pour leur permettre de s’organiser en groupes de pression pour la mise en place de politiques plus équilibrées en faveur des masses rurales. Compte tenu de la gravité et la complexité de leur situation, on ne peut pas se satisfaire de l’émergence de leaders naturels. D’où l’intérêt de l’existence d’un cadre de formation d’une masse critique de leaders africains, conscients de leurs droits citoyens et capables de défendre ces secteurs. J’ai également été séduit par l’idée de documenter les cas des innovations technologiques, organisationnelles ou institutionnelles qui ont réussi ici et là, et de les partager avec d’autres personnes soit en utilisant les moyens électroniques soit lors de rencontres. La diffusion et l’utilisation à grande échelle de toutes ces expériences contribueront certainement à impulser le changement social global.
Propos recueillis par Charles
BAKUNDAKWITA.
Dr. Innocent BUTARE (IB) : Je suis né dans un village rural africain. J’ai côtoyé la pauvreté depuis mon enfance. Grâce aux efforts de ma mère et de l’Etat, j’ai eu la chance de faire des études dans de bonnes institutions d’enseignement en Afrique et en Europe. Ingénieur agronome et docteur en sciences, j’ai été chercheur dans le domaine de l’agriculture, enseignant à l’ Université , directeur d’une entreprise publique chargée de la sécurité alimentaire, conseiller en développement rural pour la coopération canadienne , consultant pour des organisations internationales. Depuis bientôt 15 ans je suis responsable de l’administration des programmes de recherche au Centre de recherche pour le développement international (CRDI, Canada) dans les domaines de l’agriculture et de la gestion des ressources naturelles, de l’innovation et la valorisation des résultats de la recherche.
AI : Le développement de l’Afrique subsaharienne est votre combat de tous les jours, vous y avez consacré toute votre carrière. Malgré quelques avancées timides dans certains pays, le constat est que le développement tarde à « se manifester » notamment pour les masses rurales et les pêcheurs artisans ? Pourquoi, à votre avis ?
IB : C’est vrai qu’on peut constater des cas de progrès remarquables même si le tableau d’ensemble est plutôt peu attrayant. A titre d’exemple, des avancées significatives ont été réalisées dans les domaines de l’éducation et de la santé. La scolarisation a beaucoup progressé ces 50 dernières années. Les grandes épidémies qui dévastaient l’Afrique ont été éradiquées. La variole, le ver de Guinée, le pian sont inconnus des jeunes d’aujourd’hui. Les secteurs de l’artisanat, de la culture, des infrastructures de communication et de télécommunications se sont également bien développés. C’est vrai qu’il y a des domaines dans lesquels les progrès sont lents comme l’agriculture et la pêche artisanale. Pourquoi ? Parce que, contrairement à leurs discours, les gouvernements et les élites dirigeantes n’ont pas placé le développement rural et la pêche artisanale au centre des politiques de développement. Dans beaucoup de pays, la part du budget consacrée à ce secteur ne représente qu’environ 3%, ce qui est insignifiant. Les engagements pris à Maputo (Mozambique) d’accroître ce taux à 10 % tardent à se concrétiser. Ce secteur qui fait vivre plus de 80% de la population africaine, a été également négligé par les bailleurs de fonds. Selon le FIDA, les apports financiers internationaux destinés au développement agricole ont reculé de près de 40% entre 1988 et 1998. De plus, certaines politiques préconisées par ces derniers se sont révélées désastreuses. Rappelons par exemple la suppression des subventions aux intrants agricoles aux agriculteurs alors que les pays développés, les USA et l’UE en tête, inondaient les leurs de subventions diverses. Rappelons la liquidation des stocks alimentaires de réserve qui avaient été mis en place pour servir en cas de déficit alimentaire ; ou le faible appui accordé à la recherche et à l’innovation, l’éducation agricole, à la transformation des produits agricoles et de la pêche pour leur donner de la valeur ajoutée. La part du budget consacrée à ce sous‐secteur est insignifiante, à peine 0,2% du PIB. Il faudrait des efforts importants et à long terme, en lieu et place d’interventions
mineures, sporadiques et dispersées. Elles sont insuffisantes pour faire face aux nouveaux défis comme les changements climatiques et la mondialisation. Est‐il possible d’accroître la productivité et les revenus du monde rural quand l’agriculture et la pêche artisanale sont les seuls métiers exercés par la frange de la population la moins scolarisée et la plus exposée aux maladies ? Comment lutter contre la pauvreté rurale quand les ruraux sont accablés par des impôts et des taxes de toute sorte ?
AI : D’aucuns prétendent que l’Afrique est un continent d’avenir au regard de sa croissance économique dépassant les 5% par an. Pourquoi, avec cette croissance, le monde rural africain est de plus en plus paupérisé ?
IB : Parce que cette croissance provient souvent de l’exportation des ressources minérales brutes, du tourisme, du développement des télécommunications et des services (banques assurances, transports…), du commerce informel, des aides bilatérales et multilatérales qui ne sont pas directement liés à l’amélioration de la productivité de l’agriculture et l’accroissement des revenus des agriculteurs et des pêcheurs. Parce que les fruits de cette croissance ne sont pas équitablement partagés et qu’une part importante est employée au fonctionnement de bureaucraties inefficientes et sujettes à la corruption, à des dépenses militaires ou de prestige, à l’entretien des systèmes sécuritaires répressifs, etc.
AI : Vous venez de participer à une rencontre de réflexion pour la mise en place en Afrique de l’Ouest d’une plateforme de travail de l’Université Internationale Terre Citoyenne (UiTC). Quelle appréciation faitesvous de cette initiative ?
IB : C’est une très bonne initiative. La lutte contre la pauvreté rurale exige des efforts pour accroître les compétences techniques des agriculteurs, des éleveurs, des pêcheurs et autres ruraux. Mais ceci ne suffira pas. Il faut également accroitre leurs capacités pour leur permettre de s’organiser en groupes de pression pour la mise en place de politiques plus équilibrées en faveur des masses rurales. Compte tenu de la gravité et la complexité de leur situation, on ne peut pas se satisfaire de l’émergence de leaders naturels. D’où l’intérêt de l’existence d’un cadre de formation d’une masse critique de leaders africains, conscients de leurs droits citoyens et capables de défendre ces secteurs. J’ai également été séduit par l’idée de documenter les cas des innovations technologiques, organisationnelles ou institutionnelles qui ont réussi ici et là, et de les partager avec d’autres personnes soit en utilisant les moyens électroniques soit lors de rencontres. La diffusion et l’utilisation à grande échelle de toutes ces expériences contribueront certainement à impulser le changement social global.
Propos recueillis par Charles
BAKUNDAKWITA.















