Quelques jours après, je contacte le jeune homme pour lui demander de donner un soutien à mes enfants. Sans être exceptionnels, les progrès faits par les enfants sont remarquables.
Ce qui attira le plus mon attention ce fut sa bonne éducation, sa façon de saluer en arrivant et en partant de la maison et surtout son grand sens de l’humour. Un jour au hasard d’une causette, je lui demandai comment il envisageait son avenir. Sans hésiter, il me répondit que sa priorité était de poursuivre sa formation en maths le plus loin qu’il puisse aller. Je lui fis remarquer que s’il voulait faire de brillantes études, et avoir une carrière intéressante, il fallait viser une université américaine. Et que pour cela il lui fallait améliorer son anglais. Avec un aplomb surprenant, il me dit qu’il en était conscient et que cela ne lui prendrait pas beaucoup de temps car il estimait avoir déjà une base. Malheureusement ajouta-t-il, ce sont les moyens financiers qui lui manquent pour m’inscrire au British Council. Je lui promis de l’aider. Mon étonnement fut grand quand en quelques mois, le jeune m’annonça qu’il avait fini la formation et avait le certificat exigé pour l’inscription dans des universités américaines et canadiennes.
L’étudiant entama alors la prospection des universités, aidé en cela par son oncle, lui-même professeur de maths dans une université américaine. Systématiquement et avec ténacité, les sites internet des grandes universités américaines et canadiennes furent visités et des centaines de dossiers, téléchargés et remplis. Mon soutien consista seulement à payer les frais d’expédition. Notre désillusion fut grande : réponses négatives et parfois pas de réponse du tout. Certaines complications provenaient du fait que le dossier administratif du demandeur n’était pas complet comme la plupart de ceux des enfants sortis du Rwanda lors du génocide de 1994. Dans une période de découragement, le jeune me dit « de toutes façons même si une université m’acceptait, je ne vois pas comment je pourrais y aller sans papier de voyage ». Pourquoi ne cherches-tu pas un passeport rwandais, lui demandai-je. Il me sembla incrédule. J’insistai en lui disant « tu es rwandais. Le gouvernement rwandais a libéralisé les procédures de délivrance de passeports aux nationaux. Je connais bien de gens qui les ont reçus récemment. Essaie et tu verras ». En moins de deux mois, il me présenta fièrement son passeport rwandais. Mais rien de nouveau du côté des universités. Au retour d’une mission, le garçon vint m’informer qu’il abandonnait les démarches. Qu’il allait chercher un poste d’enseignant de maths dans un bon lycée de la place et continuer ses activités de soutien aux enfants des familles nanties. Selon son calcul, cela lui procurerait un revenu pour mener une vie décente. J’étais terriblement affecté et ne sus quoi lui dire. Je connaissais les efforts inouïs qu’il avait fournis et les très nombreuses heures qu’il avait passées à remplir de longs formulaires d’inscription et de demande de bourse. Pendant que les autres jeunes faisaient la fête.
Un certain soir, je vois le garçon venir chez-moi tout excité, avec un large sourire. Il nous dit « ça y est. J’ai été accepté dans une université américaine. Et elle me donne une bourse. Vous vous y imaginez !» Ce fut une soirée inoubliable. L’ambassade des USA à Dakar ne tarda pas à lui délivrer le visa. Et le voilà embarqué pour l’Amérique. Il maintint un contact régulier. Ses emails et ses appels téléphoniques m’informant des progrès dans ses études et de sa vie aux USA m’ont toujours fait chaud au cœur et renforcé mon estime. Rares sont les jeunes qui se donnent la peine d’entretenir un contact avec un adulte. Je fus particulièrement heureux quand il m’envoya une copie de l’article qu’il venait de publier dans une revue scientifique de réputation mondiale. J’y ai jeté un coup d’œil : la longueur et l’ésotérisme des équations m’ont dissuadé de chercher à lire même l’introduction ! Son message m’annonçait également la date de soutenance de sa thèse de doctorat (PhD). J’en fis ravi et partageai ma joie avec des collègues de bureau qui connaissaient sa silhouette pour l’avoir vu passer souvent devant leur bureau en venant me voir.
Imaginez le bonheur qui fut le mien en lisant son courriel un certain 30 juin 2011, m’informant qu’il avait brillamment présenté et réussi sa thèse.
Pourquoi ai-je raconté cette historiette?
- Parce que ce jeune rwandais et la personne qui m’avaient invité étaient originaires du nord du Rwanda. Ceux que nous autres gens nés au Sud appelons les Bakiga. Cela ne l’a pas empêché de me faire confiance; de s’ouvrir à moi et de suivre certains de mes conseils. C’est à cela qu’on reconnait des gens intelligents. Qui n’érigent pas de barrières, édictées par des à priori, des clichés et des préjugés stupides. Ne pas aider un enfant brillant, alors qu’on le peut, parce qu’il est d’une autre région ou d’une autre ethnie est un signe d’arriération.
- Parce que ce jeune aurait pu voir son avenir bloqué : certaines rumeurs véhiculées dans certains milieux ne le laissaient même pas envisager la possibilité de demander un passeport rwandais. Comme quoi, il faut toujours garder une distance critique avec les bruits ambiants et vérifier par soi-même. Se libérer de l’emprise des on-dit, des scories de l’histoire. S’autodéterminer.
- Parce qu’encore une fois, son cas est un témoignage de ce que l’effort, l’opiniâtreté, la capacité d’écoute, l’abnégation et l’ouverture sont payants pour les jeunes rwandais qui veulent sortir de la trappe dans laquelle l’histoire de leur pays tend à les enfermer.
Bravo champion et va de l’avant.
Ce qui attira le plus mon attention ce fut sa bonne éducation, sa façon de saluer en arrivant et en partant de la maison et surtout son grand sens de l’humour. Un jour au hasard d’une causette, je lui demandai comment il envisageait son avenir. Sans hésiter, il me répondit que sa priorité était de poursuivre sa formation en maths le plus loin qu’il puisse aller. Je lui fis remarquer que s’il voulait faire de brillantes études, et avoir une carrière intéressante, il fallait viser une université américaine. Et que pour cela il lui fallait améliorer son anglais. Avec un aplomb surprenant, il me dit qu’il en était conscient et que cela ne lui prendrait pas beaucoup de temps car il estimait avoir déjà une base. Malheureusement ajouta-t-il, ce sont les moyens financiers qui lui manquent pour m’inscrire au British Council. Je lui promis de l’aider. Mon étonnement fut grand quand en quelques mois, le jeune m’annonça qu’il avait fini la formation et avait le certificat exigé pour l’inscription dans des universités américaines et canadiennes.
L’étudiant entama alors la prospection des universités, aidé en cela par son oncle, lui-même professeur de maths dans une université américaine. Systématiquement et avec ténacité, les sites internet des grandes universités américaines et canadiennes furent visités et des centaines de dossiers, téléchargés et remplis. Mon soutien consista seulement à payer les frais d’expédition. Notre désillusion fut grande : réponses négatives et parfois pas de réponse du tout. Certaines complications provenaient du fait que le dossier administratif du demandeur n’était pas complet comme la plupart de ceux des enfants sortis du Rwanda lors du génocide de 1994. Dans une période de découragement, le jeune me dit « de toutes façons même si une université m’acceptait, je ne vois pas comment je pourrais y aller sans papier de voyage ». Pourquoi ne cherches-tu pas un passeport rwandais, lui demandai-je. Il me sembla incrédule. J’insistai en lui disant « tu es rwandais. Le gouvernement rwandais a libéralisé les procédures de délivrance de passeports aux nationaux. Je connais bien de gens qui les ont reçus récemment. Essaie et tu verras ». En moins de deux mois, il me présenta fièrement son passeport rwandais. Mais rien de nouveau du côté des universités. Au retour d’une mission, le garçon vint m’informer qu’il abandonnait les démarches. Qu’il allait chercher un poste d’enseignant de maths dans un bon lycée de la place et continuer ses activités de soutien aux enfants des familles nanties. Selon son calcul, cela lui procurerait un revenu pour mener une vie décente. J’étais terriblement affecté et ne sus quoi lui dire. Je connaissais les efforts inouïs qu’il avait fournis et les très nombreuses heures qu’il avait passées à remplir de longs formulaires d’inscription et de demande de bourse. Pendant que les autres jeunes faisaient la fête.
Un certain soir, je vois le garçon venir chez-moi tout excité, avec un large sourire. Il nous dit « ça y est. J’ai été accepté dans une université américaine. Et elle me donne une bourse. Vous vous y imaginez !» Ce fut une soirée inoubliable. L’ambassade des USA à Dakar ne tarda pas à lui délivrer le visa. Et le voilà embarqué pour l’Amérique. Il maintint un contact régulier. Ses emails et ses appels téléphoniques m’informant des progrès dans ses études et de sa vie aux USA m’ont toujours fait chaud au cœur et renforcé mon estime. Rares sont les jeunes qui se donnent la peine d’entretenir un contact avec un adulte. Je fus particulièrement heureux quand il m’envoya une copie de l’article qu’il venait de publier dans une revue scientifique de réputation mondiale. J’y ai jeté un coup d’œil : la longueur et l’ésotérisme des équations m’ont dissuadé de chercher à lire même l’introduction ! Son message m’annonçait également la date de soutenance de sa thèse de doctorat (PhD). J’en fis ravi et partageai ma joie avec des collègues de bureau qui connaissaient sa silhouette pour l’avoir vu passer souvent devant leur bureau en venant me voir.
Imaginez le bonheur qui fut le mien en lisant son courriel un certain 30 juin 2011, m’informant qu’il avait brillamment présenté et réussi sa thèse.
Pourquoi ai-je raconté cette historiette?
- Parce que ce jeune rwandais et la personne qui m’avaient invité étaient originaires du nord du Rwanda. Ceux que nous autres gens nés au Sud appelons les Bakiga. Cela ne l’a pas empêché de me faire confiance; de s’ouvrir à moi et de suivre certains de mes conseils. C’est à cela qu’on reconnait des gens intelligents. Qui n’érigent pas de barrières, édictées par des à priori, des clichés et des préjugés stupides. Ne pas aider un enfant brillant, alors qu’on le peut, parce qu’il est d’une autre région ou d’une autre ethnie est un signe d’arriération.
- Parce que ce jeune aurait pu voir son avenir bloqué : certaines rumeurs véhiculées dans certains milieux ne le laissaient même pas envisager la possibilité de demander un passeport rwandais. Comme quoi, il faut toujours garder une distance critique avec les bruits ambiants et vérifier par soi-même. Se libérer de l’emprise des on-dit, des scories de l’histoire. S’autodéterminer.
- Parce qu’encore une fois, son cas est un témoignage de ce que l’effort, l’opiniâtreté, la capacité d’écoute, l’abnégation et l’ouverture sont payants pour les jeunes rwandais qui veulent sortir de la trappe dans laquelle l’histoire de leur pays tend à les enfermer.
Bravo champion et va de l’avant.















